Clinique des passions (1) (Paris, nov 87)

 

Ces journées qui se sont déroulées à Paris les 28 et 29 novembre 1987 abordent un thème qui peut être, à certains égards, considéré comme occupant une place centrale en psychanalyse.
De la passion amoureuse classique aux liens passionnels que tissent les conduites d'addiction, un fil conducteur semble esquisser un ordre de soumission.
L'amour de transfert offrirait-il une perspective en ce sens qu'il pourrait forger le passage du subit à l'inévitable que l'ignorance fonde ?

Vous trouverez ci-dessous la première partie de ces journées...

 

1) au hasard des passions

L'IRRÉMÉDIABLE Monique Besse
Le point de départ de cette recherche est la rencontre d'un certain nombre d'anecdotes qui mettent en lumière de façon frappante l'aliénation du psychiatre au mouvement qui l'emporte, mouvement d'observation du malade qui est au fondement même de la clinique psychiatrique. L'histoire de De Clérambault m'a parue exemplaire. Maître de l'observation psychiatrique il est victime, la cinquantaine passée, d'une cataracte qui en menace l'instrument même l'œil. Il décide alors d'une intervention chirurgicale et s'en remet au Maître, Barraquer qui l'opère.

FOLIE ET LIEN SOCIAL DANS LE MYTHE DE MAJN_N Dominique Lallier-Moreau
De quoi s'agit-il ? De l'histoire d'un homme : Qays, appartenant à une tribu nomade. Ses poèmes chantant son amour et son destin malheureux fleurirent au 7ème siècle en Irak, colportés de tribus en tribus, de villes en villes, par d'autres poètes. Petit à petit, ils seront transcrits, lus, appris et repris dans des formes littéraires multiples, des langues, des cultures différentes. Certains auteurs feront de Majn_n un fou de Dieu, un mystique, d'autres un révolutionnaire. D'aucuns tenteront de lui créer un corps, un visage, une biographie, escamotant dans ce passage du mythos au logos l'intérêt essentiel de cette histoire : je veux dire son caractère fictif

LE CRI DE L'ANGE OU LA PASSION DE L'AMATEUR D'OPÉRA Michel Poizat
Si la jouissance est, comme la définit Lacan, "ce qui ne sert à rien", cet instant où l'on peut parler d'effondrement du sujet, dans cet anéantissement physique, dans les larmes, dans ce sentiment de deuil presque, dans le frisson dont on peut établir la continuité ou la contiguïté entre le frisson qu'on appelle de plaisir et celui qu'on appelle d'horreur, c'est bien de cela qu'il s'agit. C'est à l'analyse de ces caractéristiques que je me suis attaché en les envisageant selon le point de vue de la tentative de retrouvailles d'un objet perdu tel que le concept lacanien d'objet-voix, objet d'une pulsion spécifique, le permet justement, concept s'avérant d'une grande pertinence malgré son caractère très particulier et les nombreux points énigmatiques qu'il comporte

LE GUETTEUR IMMOBILE Sylvie Sesé-Léger
Pour ses contemporains il était "le veilleur de Carcassonne" car son destin faisait métaphore. Il avait "la guerre à jamais logée au mitan du corps", a dit de lui la philosophe Simone Weil : Joë Bousquet, mystique, athée, cathare, fut "cloué aux mots". Sa passion fut l'être et l'être, pour lui, c'était le langage. "Les mots ont surgi non pas de la pensée mais de la parole dans un déchirement immense de la voix, laquelle sans doute est l'être même" peut-on lire dans "Lumière infranchissable pourriture"

 

2) disparité des cliniques

PROJET... Pierre Eyguesier
Je voudrais ici tracer les grandes lignes d'un travail de recherche dont la complexité et les ramifications entrevues me rebuteraient définitivement si, paradoxalement, je n'avais au départ la certitude de tenir la solution en main. Il s'agit, pour fixer rapidement les choses, de la question ouverte par la révolution pharmacologique des années 50 en tant qu'elle concerne la théorie freudienne de l'appareil psychique

INTERFACES Patrick Alary
Position du problème : Clinique des Passions. Deux associations me viennent à l'esprit à propos de ce thème : Clinique, tout d'abord, et pourquoi pas Passion de la Clinique, qui pourrait être le sous titre de cette réflexion. Paranoïa ensuite, seule psychose où la passion est inscrite dans la clinique de l'une de ses formes délirantes. La clinique et les psychoses sont donc les deux sceaux de ce travail

Un jalon dans les écrits de jeunesse de Lacan (1931-1950) DU NARCISSISME COMME PASSION D'ÊTRE UN HOMME Claude Conté
On se souvient que Lacan a plusieurs fois tenu à faire remarquer que la production écrite d'Aimée avait été reconnue par plusieurs écrivains de renom à sa juste valeur de création littéraire. Il s'agit pour lui d'un enjeu important : la folie peut donner lieu à des créations qui ont valeur positive et objective pour la société contemporaine - le fou est parmi nous, et essentiellement en nous

AU NOM DE L'ALCOOL Patrick Avrane
Ne vous attendez pas trouver dans cet exposé un travail tout fait construit. Je vais plutôt vous livrer, l'état d'ébauche, quelques réflexions sur la question de l'alcoolisme, centrées sur la place de l'idéal. Pour cela, je vous parlerai d'un groupe, celui d'Alcoolique Anonyme, qui, mon sens, mais je suis loin d'être le seul l'avoir constaté, fonctionne. Fonctionne, c'est-à-dire remplit la fonction qu'il s'est donné de transformer des alcooliques en non-buveurs. Cela aussi parce qu'il a commencé par le début transformer certains individus en alcooliques.

TOXICOMANIE, PASSION DE LA LOI Serge Lesourd
Entre les titres qui se sont succédés pour nos journées, la question des toxicomanies fait lien. Que la prise de toxique soit du domaine des passions, il me semble que les écrits de toxicomanes le démontrent assez pour qu'il ne faille pas y insister. Burrougs, dans le Festin Nu, est celui qui définit sans doute le mieux ce rapport à l'objet c'est l'absolu du besoin. L'objet du besoin c'est cet objet qui ne peut manquer, celui qui, s'il vient à disparaître, engloutit le sujet tout entier. Geberovitch le comparait au trou noir, ces formations astrales bizarres qui engloutissent tout autour d'elles, en donnant une dernière brillance à l'objet qu'elles attirent. L'objet de la passion fait briller le sujet jusqu'à le dévorer. Ainsi semble bien être le rapport du toxicomane à son produit.

L'ANOREXIE MENTALE Mina Bouras
Puisque nous parlons aujourd'hui de passion et de folie, nous pouvons parler de l'anorexie mentale. Je précise tout de suite cela, anorexie mentale, pour palier l'omission du programme qui mentionnait l'anorexie tout court. Or, toute anorexie n'est pas une anorexie mentale. J'en dirai même plus, à savoir que je parlerai de ma pratique avec des anorexiques qui correspondaient tout fait la description psychiatrique du syndrome de l'anorexie mentale. Manger rien, travailler beaucoup, être hyperactive, faire des prouesses inattendues de la part d'une fille apparemment mourante

 

3) passions et pulsions

DÉBAT SUR LE DISPOSITIF DU TRAIT DU CAS Claude Dumézil, Myriam Ziri, Bernard Bremond, Bernard Tauber
Un corpus théorique qui se respecte doit pouvoir, en effet, assimiler l'impondérable (c'est-à-dire, en fait, aller jusqu'à lui-enlever-tout-poids). Ce qui, en raison, va assez bien de soi pour la construction, pierre par pierre, au long d'une œuvre singulière, d'un édifice conceptuel, incluant au besoin, vers la fin de la vie, une annexe sur la relativité de l'entreprise elle même… Ce qui ne vas pas sans poser quelques problèmes, moins du côté de la présentation d'une analyse freudienne idéale aux masses cultivées ou pensantes, que du côté de la formation des psychanalystes, auxquels est proposé, en sus de leur cure ou de contrôles, l'entrée dans un savoir constitué, ou au mieux en train de se constituer, dans l'élaboration faite toujours par un Autre, confrontant avec une autorité tranquillisante sa réflexion et sa lecture personnelle des textes, au balbutiement de l'encore-Un qui y cherche des repères éventuellement inauguraux, pour sa pratique justement.

PORTES OUVERTES SUR UN TRAVAIL DE CARTEL EN COURS MISE EN ACTE DE LA RÉALITÉ DE L'INCONSCIENT ET PASSION DU SIGNIFIANT Sylvia Heller
Le projet de ce cartel1 était d'explorer la question des passions en prenant en quelque sorte au mot le titre du colloque "Clinique des passions", en regard du fait que, si l'inconscient est structuré comme un langage, ceci indique bien que le sujet, pour autant que le discours de l'Autre le produit, pâtit du signifiant. Autrement dit, faire jouer "Passion du signifiant", (façon lacanienne de pointer le "ça parle" dans l'homme qui parle et de pointer l'irréductible de son désir au désir de l'Autre) avec les "passions de l'âme", mouvements assujettis au temps dont il y a toujours moyen de faire le catalogue, quelque soit le discours où il s'insère.

SEXES EN DIFFÉRENCE Patrick Salvain
"Il n'y a qu'une seule libido qui est mise au service de la fonction sexuelle masculine aussi bien que féminine" : formulation abrupte de Freud, qui va à l'encontre de la ségrégation sexuelle mais laisse en suspens la différence à reconnaître d'un sexe à l'autre. Aussi le démenti vient-il aussitôt : il n'est pas de "libido féminine" dans la mesure où l'activité est dite conventionnellement masculine et où "la pulsion est toujours active", quand bien même ses modes de satisfaction - ses "buts" - seraient passifs. Tel paradoxe invite au débat, toujours passionnément réouvert puisque ni le recours au biologique ni la référence à la norme sociale ne peuvent trancher et que l'appel à l'idéologie fait l'impasse sur l'analyse. Mais qu'en est-il maintenant que la question s'est transférée par le biais de sa tentative de résolution par Lacan, avec ce que cela a comporté de mise en échec et d'effet de relance ?

PASSIONS ET ENSEIGNEMENT DE L'ANALYSE : VERS UNE ÉTHIQUE DE L'INSTITUTION Dominique Poissonnier
L'exposé que je vous propose reprend pour une part celui que j'avais préparé pour notre congrès commun avec la Convention, et qui n'avait pas pu alors être produit. Il pourrait aussi s'intituler : "Transfert de travail et ignorance", sous-titre indiquant bien la perspective où je veux situer ma question : sur l'association comme lieu où se déploient les passions dans leurs implications transférentielles. La cure réalise certes un dispositif favorable à leur analyse, mais elles se déchaînent aussi bien ailleurs : d'où la tendance à explorer et utiliser leurs manifestations dans les groupes, notamment à des fins thérapeutiques ou réadaptatives.