L'horreur du symptôme : la perversion (Besançon, oct 98)

 

Sous couvert de l’idéal envahissant de la « bonne forme », l’époque s’installe durablement sous le signe des épousailles de la jouissance et de la loi. Mais l’attente se fait volontiers anticipatrice, par esquisses, ça et là, qui ne révèlent rien mieux que l’horreur du projet abouti. Certes, la perversion fait symptôme dans le politique. Mais qu’importeront les démentis si le collectif, réduit à cette attente, s’interdit avant tout la reconnaissance de la déréliction originaire qui seule autorise le don de la vie?
Entre remémoration et répétition, le siècle, sans le dire, paraît avoir choisi : pour le symptôme il y aura des programmes…
Le symptôme, disent les psychanalystes, est un texte, expression déformée d’une vérité, dite historique. Un déni la vise, qui s’en prend aujourd’hui aux modalités d’énonciation qui l’expriment : il se fait désaveu de la parole, et refuse par-dessus tout qu’un sujet en advienne.
De cette violence, la clinique actuelle reçoit les marques. C’est qu’en corps pousse le symptôme, et que passe ou ne passe pas sa lecture.
Cette époque se reconnaît surtout à son reste, qui creuse toujours davantage les exclusions et les secrets. On vient y déposer son corps et ses désirs en gage, dans le désespoir d’une inhérence, pour y entendre la promesse d’une élection et s’autoriser d’un rêve sauvage. À quel degré de connivence provoque-t-on l’individu lorsqu’est con-sacrée la chute du pacte de la parole? Quelles nouvelles figures du crime se dessinent-elles au terme du projet?
Dans le secret naissent hontes et compromissions. On s’y constitue otage. On ne sait plus dire non. On se soumet à l’impératif de la réalisation. Mise à sac des fictions de la parole; imaginaire intimidé jusqu’à l’écrasement : la perversion a horreur du symptôme.
Question donc sans cesse réitérée de la responsabilité du psychanalyste aujourd’hui : si à nouvelles criminalités, nouvelle clinique – en particulier sous l’angle du moment fécond – il s’agit de reprendre à nouveaux frais les attendus théoriques sur lesquels le psychanalyste s’engage dans sa pratique.
Tel était l’argument des journées de travail des CCAF (Cartels Constituants de l’Analyse Freudienne) qui se sont tenues à Besançon les 17 et 18 octobre 1998, et dont voici les actes.

« Perversion, dites-vous? » Approche clinique Sean Wilder
Si toute perversion n’est pas pathologique, et si nous récusons l’argument biologique comme (unique) critère pour départager perversion et normalité, à quoi pouvons-nous nous référer pour opérer cette distinction? Pouvons-nous l’opérer sans retomber dans l’intuitif et l’arbitraire? Ou bien, le concept même de perversion a-t-il « fait son temps »? Si tel était le cas, certaines « perversions » devraient trouver (ou retrouver) leur place dans la « normalité », et d’autres recevoir une autre classification, par exemple parmi les comportements antisociaux (3). L’analyse pourrait s’approprier à cette fin le terme juridique d’« acte de barbarie », à condition de lui donner une définition analytique.

Quelques aspects du transfert dans la cure d’un patient « dit » pervers Dominique Lallier-Moreau
Pour des raisons d’éthique évidentes, il ne m’est pas possible de rendre publique dans son intégralité mon intervention, destinée à un public d’analystes. Je vais donc en résumer le propos. J’ai tenté de faire apparaître, à travers le récit d’une cure avec un patient pédophile, les traits pertinents du transfert, le sien et le mien, et les questions passionnantes que cette cure a
suscitées sur la théorie psychanalytique des ou de la perversion.

Laisser parler les pervers Armande Coeffic
Ce titre m’est venu d’un analysant aux prises avec des passages à l’acte pervers et qui avait alors dit : « Il faudrait ne pas juger et laisser parler ». Je ne peux que lui donner raison, tout en soulignant l’impossible de cette écoute : ne rien dire revient à un « qui ne dit mot consent », et dire, la plupart du temps, à une position morale, à moins que la créativité de l’analyste ne lui inspire le bon mot au bon moment, comme un trait de génie. Or, force est de constater qu’un analyste ne peut être génial sur commande, il l’est au mieux par surcroît.

Le masque pervers Jean-Pierre Winter
J’ai choisi de botter en touche et de vous parler de deux ou trois choses que j’ai élaborées à propos du masque pervers. Le masque pervers est entendu ici comme ce qui devrait ou pourrait nous permettre de distinguer la conduite perverse, de la structure, si structure il y a, perverse.

Le pourquoi des choses Thierry Perlès
L’obligation de rajouter du texte au texte est née de ce que j’avais entre-temps écouté quelqu’un, Anne-Lise Stern, parler du pourquoi (1), et qu’il me devint peu à peu trop clair à l’entendre et à la lire – tandis que je rédigeais cet article sur un sujet à première vue assez éloigné des thèmes qu’elle aborde – qu’on ne pouvait pas parler du pervers sans en passer par sa reformulation de l’objet-cause dans des termes qui en font la seule modalité existentielle possible, condition sine qua non de son existence de sujet. De même que, sans trop savoir ni comment m’y prendre ni trop ce que je faisais, il me fallait dire que le pourquoi n’était pas sans rapport avec ce que des psychanalystes qui viennent en effet après Lacan doivent explorer de l’arbitraire linguistique

La perversion : quand le désir se retourne en droit Jean-Paul Dromard
En préambule, je tiens à préciser que j’emploierai ici le terme de « pervers » pour qualifier un sujet inscrit dans une structure de discours qui correspond à une logique particulière. Considérer les choses sous cet angle présente une difficulté : ce que l’on peut dire à propos du pervers peut s’appliquer, d’une certaine façon, à n’importe quel sujet ou à n’importe quel discours

L’œil et la lettre Albert Maitre
Les modalités cliniques de la souffrance subjective semblent subir des variations en fonction du temps. C’est du moins ce qui se dégage en première approximation de la lecture des publications médicales, psychanalytiques et des médias en général. Si la fin du siècle dernier fut marquée par l’hystérie, la nôtre semble l’être par les perversions, à tel point que certains pensent devoir en protéger les enfants par une information dispensée dans les écoles.

Rendez-vous manqués Claudine Brial, Jean-Michel Darchy, Claudine Hérail, Michèle Larnaud, Jacques Teste, Sean Wilder
À la suite du travail commun de discussion et de lectures, à Montpellier en 1997-1998, des écrits ont été produits. Ils ont donné lieu à une intervention lors des journées de Besançon pour faire trace… (d’écriture, à poursuivre). À partir du film Le cri de la soie (1991) d’Yvon Marciano, comme approche originale du fétichisme, où Marie Trintignan incarne une femme fascinée par la soie et Sergio Castellito le Dr Gaëtan Gatien de Clérambault, aliéniste de son état, sous les traits du professeur Vilmer, fasciné par les drapés, nous nous sommes demandés en quoi la constitution d’un objet fétiche en condition de la jouissance laisse libre l’investissement d’objets érogénéisés. Puis, si le ratage de la constitution d’un objet fétiche « précipite » la mélancolie. Questions posées à partir de la rencontre de Marie (personnage condensant les quatre observations de Gaëtan Gatien de Clérambault recueillies dans son livre La passion érotique des étoffes chez la femme, 1908) et de G. G. de Clérambault sous les traits du professeur Vilmer.