Le rude aujourd'hui (journées de travail, Toulouse, nov 96)

 

 

L’épreuve de réalité oui, mais quand la réalité fout le camp?
Aujourd’hui a-t-il encore de la réalité?
Ce ne sont pas les réalités qui manquent, pourtant : inflation. Réalités économiques, scientifiques, prospectives et virtuelles; réalités imposées et standardisées, fabriquées à la hâte, bâclées; événements « en temps réel », intégrés comme tels au protocole d’une expérience où la réalité et le collectif se partagent maladroitement les places respectives de sujet et d’objet, régime où le trop de réalités ambiant vide chacun du peu qu’il a; où l’avidité justifie à cette place de l’identifiable l’élection du plus dérisoire, ou du plus barbare.
En ce monde rendu fou par l’effondrement des supports symboliques en usage pour, de cette réalité, fonder le principe – embarcadère de la subjectivité, digue où se brisent les flux déchaînés de la jouissance –, des psychanalystes soutiennent que leur pratique ne va pas sans la rencontre d’une dimension qui témoigne d’un réel.
Réel singulier toujours, mais dont la quête décrit quelques figures qui peuvent se transmettre. Gage d’une temporalité retrouvée, réel qui, de laisser sa place au mensonge, n’en sera pas pseudo pour autant; réel rétif aux effets d’annonce, incommode aux manigances. On ne le possède pas, il ne délivre ni place ni titre : sa quête dans la situation analytique autorise simplement que la question du sujet de l’inconscient se pose pour chacun. Sans quoi, c’est désarrimée qu’une telle question hante notre modernité, y faisant alors l’objet de traitements spéciaux : saccage de l’humain en rançon de notre raison égarée.

Tel était l’argument des journées de travail des CCAF (Cartels constituants de l’analyse freudienne) qui se sont tenues à Toulouse les 23 et 24 novembre 1996, et dont voici les actes.
Lors de ces journées, organisées par Élie Cany, sont également intervenus Patrick Laupin : « L’enfant perdu dans la langue », à partir du travail rapporté dans son livre Le courage des oiseaux (à paraître ; P. Laupin est également l’auteur de Le sentiment d’être seul, Éditions Paroles d’aube, Coll. « Noces », 1996) ; Maria Landau, représentant le Groupe Bastille ; et Michel Cazeneuve : «L’actuel est factuel».

 

1) la clinique en question

Déshérence de la fonction paternelle Son incidence dans la pratique de la psychanalyse Albert Maître
La question sous-jacente au thème qui nous réunit aujourd’hui est l’évaluation des effets de l’actuel sur le champ freudien. Détermine-t-il une simple variation phénoménologique sans que la structure de ce champ, à savoir le transfert, soit entamée, ou bien avons-nous affaire à une mutation structurelle telle qu’une fonction, celle du psychanalyste, serait en passe de devenir obsolète? Pour échapper à ce destin, la psychanalyse en serait réduite à susciter elle-même de la demande, ce qui touche aux enjeux tout aussi actuels de la formation des analystes. Car l’évocation de cette alternative serait seulement ironique si une enquête n’avait révélé, il y a quelques années déjà, que l’essentiel de la pratique des psychanalystes didacticiens new-yorkais consiste dans l’analyse des psychanalystes en formation, lesquels ont par ailleurs de plus en plus de mal à trouver des analysants pour leurs cures contrôlées. Ce qui se passe outre-Atlantique anticipant notre actualité, on ne s’étonnera pas qu’en France toutes les associations d’analystes notent une raréfaction des demandes d’analyse, qui ne s’explique pas seulement par l’augmentation du nombre des analystes. C’est par cet aspect de l’actuel du psychanalyste que j’aborderai mon propos

Qui garantit les retours du refoulé? La parole, d’un pacte à ses chutes, et la psychanalyse… Thierry Perlès
De 1900 à 1925, d’une topique à l’autre, quelque chose n’a pas varié chez Freud, c’est son intérêt pour un certain modèle optique permettant de figurer ce qu’il appelle einer psychischen Lokalität, un lieu psychique, dans la veine de l’Autre scène dont Fechner fait l’hypothèse pour dire celle où le rêve se meut. En 1900, avec la Traumdeutung (dite L’interprétation des rêves), il présente une figuration de ce lieu psychique, comme une espèce d’appareil photographique ou de microscope compliqué (1). Retenons ceci, qui est passé à la postérité : la mémoire, d’une part, et la qualité qui caractérise la conscience, d’autre part, s’excluent mutuellement dans les systèmes psy. Dans une note de 1925, il ajoute : « J’ai suggéré depuis [précisément l’année où il publie une « Note sur le « bloc-notes magique » »] que la conscience apparaît à la place de la trace mnésique. » Bloc-notes magique, c’est la traduction de Wunderblock, c’est-à-dire de ce qu’on appelle plus communément ardoise magique.

« Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui * » Jacques Donnefort-Paoletti
Survivre, parce que celles et ceux que nous accueillons c’est là où, parfois, ils se trouvent : plutôt qu’entre la vie et la mort, dans une sorte d’entre-deux vies. Mais, d’abord, cette question : dans l’entre-deux morts, y a-t-il du spéculaire ? Peut-être vous rappelez-vous cette séquence du Bal des vampires, qui donne son titre au film de Polanski : la salle de bal est bondée, emplie de tous ces morts pas tout à fait morts qui font foule ou « masse », pour rester plus proche des mots de Freud. Et dans le grand miroir, la salle est vidée, désertée de leur image. Non que le mort vivant n’ait pas d’image, qu’il ne soit pas spécularisable. Au contraire, il n’est qu’image, pur spéculaire ; il est déshabité de sa dimension subjective, pour n’être plus que reflet de lui-même, d’un même sans lui, déjà mort, inexistant, un moi sans je, dirai-je de façon lapidaire, un peu rude. Et son absence d’image réfléchie provient de ce qu’il n’y a pas de spéculaire du spéculaire, tout comme il n’y a pas d’Autre de l’Autre.

Et la psychanalyse dans tout ça? Agnès Beaulieu
C’est bel et bien pour parler d’un groupe de travail, que j’ai pris tant de précautions oratoires. L’objectif de notre groupe est de s’exercer aux questions d’analyse, en laissant une place minime aux questions sociologiques ou personnelles. Il semble que la cohésion entre nous a été petit à petit obtenue, parce que nous aimons l’analyse et voulons pratiquer l’analyse freudienne.

 

2) Lacan, la secte

Séduction des sectes Michèle Larnaud, Michèle Skierkowski, Robert Pérès, Françoise Wilder
Ce qui nous importe : comprendre quel type de sujet est en train d’advenir. Ce qui nous a heurté : le mot « psychanalytique » associé au mot « secte » dans la typologie des sectes exposée dans le rapport parlementaire de 1995. Enfin, notre intuition, devenue hypothèse, des sectes comme prothèses paternelles. Les membres des sectes seraient-ils les victimes de ce qui est arrivé au père en ce siècle : d’absolu chez Freud, il serait devenu relatif chez Lacan – rapport de même nature que celui, portant sur l’origine, entre Newton et Einstein. Alors, victimes? Dire que « du Père » manque implique-t-il la reconnaissance de certains déplacements dans la fonction symbolique? Répondre « oui » aurait pour conséquence d’accepter l’historicité de la fonction symbolique. Certaines actions en justice nous montrent d’anciens sectateurs en « victimes ». Victimes intégrales, jouissant du bonheur d’être victime et de demander réparation. Dans un texte de 1946, extrait de Culture et société, Roger Caillois nous parle de ce qui conduit certains dans les sociétés secrètes, ou plus exactement dans les sociétés avec secret. Le ton est vif et l’approche tranchante (1)

Monsieur Valdemar, encore? Jacques Nassif
On pourrait penser que la psychanalyse, qui a au moins pour visée de rétablir un sujet dans le sentiment de sa légitimité, en le rendant à même de mieux connaître la cause de ce qui le divise, serait par définition à l’abri de la secte. Il semble pourtant que les services de police n’ont pas hésité, dans la nomenclature qu’ils ont récemment proposée des sectes existantes en France, à désigner certaines d’entre elles du terme de « psychanalytiques ». Et vous venez de lire les réflexions que cela a inspiré à ceux de nos collègues qui se sont émus de cette appellation. Je voudrais pour ma part souligner que la psychanalyse, en tant que remède à une certaine désubjectivation, peut parfois se révéler plus dangereuse que le mal et qu’il m’est souvent arrivé de constater que celle qui se voulait d’inspiration explicitement lacanienne était loin d’être à l’abri de ce virage à la secte.