textes 1995

Une croisière aux îles Sirénuses. Didier Grimault
En cherchant un nom pour le personnage de la fiction que je me propose de développer ici, je fus saisi d’étonnement. Jusque là, au cours de ce travail, je n’avais pas pensé à Léopold Bloom, l’Ulysse de J. Joyce. Comment avais-je pu oublier cet ouvrage et osé écrire à mon tour sur le thème de l’Odyssée ? Un temps, j’ai songé à tout abandonner. Finalement, pour rendre hommage sans pour autant m’interdire la plume, j’ai choisi d’appeler ce sujet Léo.

Solitude du psychanalyste devant la désolation subjective contemporaine. Thierry Perlès
C’est parce qu’une psychanalyse se mène au nom du bonheur qu’elle rencontre l’effet de la science du bonheur, et que la conscience neuve à laquelle il se peut qu’elle donne accès est conscience paradoxale. La conscience s’y repère parfois comme angoisse de conscience, dirions-nous comme Freud : disparition de la pensée humaine dans la pensée de l’homme, et elle est conscience de ce que cette disparition est corrélative de la disparition, en effet, de l’homme — d’hommes innombrables dont on a pu exiger qu’ils meurent comme humains avant de jamais ne mourir comme hommes.


Les interprétations de la solitude. Thierry Perlès Le sujet moderne se spécifie d’une croyance : la croyance au bonheur. Cette croyance n’est pas une cause première, mais elle exprime quelque chose, un certain réel. Une telle croyance n’est pas non plus première en un autre sens, chronologique (diachronique) : il y en a probablement d’autres qui l’ont, à cette place, précédée. À quelle place? Le définir paraît ardu, sauf qu’on pressent que de telles croyances expriment quelque chose de fondamental d’un type historique, particulier, de lien social.

A propos du livre Le soleil aveugle : la parole et l’écrit. Jean-Paul Dromard
Le livre témoignage de Claudie Sandori dont le titre équivoque Le soleil aveugle (1) peut se lire de deux façons, a retenu notre attention pour plusieurs raisons. Tout d’abord cet écrit constitue le récit clinique de la relation perverse que l’auteur a vécue, avec celui qu’elle appelle son « analyste », qui accepta de la recevoir comme patiente, en dépit du fait qu’il était son professeur de psychologie en faculté, qu’elle « adorait ».

MALA STRANA. Guy Ciblac
Je ne savais pas trop où me conduirait ce voyage lorsque je décidai de rompre à la fois avec les espaces d'un environnement habituel devenu méthodique et avec les rythmes qu'imposent les exigences rituelles. Ce que je sais, c'est que mon esprit était occupé, occupé par le souvenir d'un collage réalisé par Nelly SILVINOVA dans le ghetto de Terezin. Je m'interrogeais sur l'art du collage.… …Notre siècle n'a-t-il pas, dans ses errances les plus folles comme dans ses trouvailles les plus inédites, posé la question du fragment jusqu'à l'épure, jusqu'à pousser les logiques de l'individualisme ou du collectif dans leurs plus incertaines conclusions? Eh bien, ce collage dont je vous parle, au delà de l'esthétisme des touches de couleurs,. me paraissait porteur de ce foisonnement, à la fois rupture et ligne, regard et trouée à l'infini de l'horizon. Comment, avec évidence, ne pouvais-je pas, là, relever l'empreinte d'un cercle replié sur lui-même et qui, dans cette torsion, se rend inapte à se faire bordure d'un trou?

Faut-il refuser la psychanalyse aux canailles ? Thierry Perlès
Une éthique de la psychanalyse est-elle chose simplement pensable? Une éthique de la psychanalyse est-elle une, peut-elle l'être sans être surmoïque? Peut-elle être plurielle, multiple? D'où en penser le premier terme? Nous demanderons-nous s'il y a, par exemple, une place pour une pensée du courage du psychanalyste?

L’analyse fait-elle encore rêver ? Patrick Salvain
Pour commencer, reconnaissons qu’il n’y a d’analyse possible que si l’on entre en contact avec ce qui vient à l’esprit – « Einfall » –, autrement dit avec la pensée telle qu’elle émerge. Cela relève d’une nécessité dans la mesure où l’enjeu est un élargissement du champ de la conscience jusqu’au point où les pensées refoulées se laissent deviner. Car comme il y a de l’esprit dans le rêve, le mythe ou le fantasme, il existe du penser dans le réel de l’inconscient qui implique le sujet à son insu. Il s’agit donc de se rendre sensible à ce qui s’en manifeste au passage, de prêter attention au surprenant ou au fortuit, de ne pas rejeter ce qu’on est tenté de mettre à l’écart. À l’égal d’une phrase prononcée pendant le sommeil ou d’un mot d’esprit non délibéré, une pensée involontaire témoigne de la possibilité d’un dépassement de la ségrégation entre conscient et inconscient. La libre association ouvre alors une perspective à l’analyse conçue comme rationnelle.

Voyage en extrême occident. Didier Grimault
Persée… se plaignait d’un symptôme qui lui semblait relativement simple à décrire, somme toute assez banal, mais fort embarrassant : en voiture il avait peur de circuler seul. Cette peur était tellement importante que, dans ses déplacements, il se faisait accompagner par sa femme. Persée avait peur des femmes. En rêve il les réduisait à un sexe monstrueux. Ce sexe gigantesque le recouvrait, l’écrasait, et, selon ses propres termes, menaçait de l’envahir pour le violer. Il avait peur des femmes, ou, plus exactement, il avait peur d’aimer les femmes. Pour s’en tenir à distance, du moins le croyait-il, il aimait les hommes, de façon sporadique. Très finement, Persée faisait remarquer que c’était lorsqu’il «manquait d’angoisse », qu’il passait à l’acte. Mais comment donc Persée pourrait-il s’affranchir d’un danger qui bien sûr n’était qu’intérieur ?

Escale II. Jean Princé.
Un mythe n'est ni un roman ni un conte. Ce n'est pas non plus un récit de fiction. L'action qu'il raconte ne se déroule ni à une date précise ni dans l'intemporel «il était une fois... », mais au temps des origines. C'est «En ce temps-là»... que se déroulent théogonies, cosmogonies, anthropogenèse, récits dont les auteurs ne livrent pas les sources de transmission orale, et qui visent à expliquer comment le monde en est venu où il est. En ce sens Totem et tabou n'est assurément pas un mythe mais une construction hypothétique plus apparentée au domaine de la science-fiction.