Un auteur en attente de la psychanalyse (Enseignement de J. Nassif au Collège International de Philosophie, 94-95)

HEINRICH VON KLEIST

Enseignement de J. Nassif au Collège International de Philosophie (1994-1995)

…On l’aura deviné, l’être en attente concerne évidemment un sujet, qu’il serait certes risible de considérer comme le «précurseur» d’une discipline non encore venue au jour, mais qu’il faut reconnaître, dans l’après-coup de sa fondation, comme le demandeur d’une lecture dont la possibilité se révèle à nos yeux comme appelée en creux dans son texte, bien qu’encore absente effectivement à son époque.

Il apparaît ainsi que le principe d’une telle lecture est tacitement réclamé, voire explicitement invoqué par certains auteurs et qu’il apparaît que sa mise en acte aujourd’hui permettrait de réunifier la démarche du sujet en question, en tant qu’elle relève d’un symptôme, qu’il ne faudrait pas caractériser dans les termes d’une clinique, mais qu’il suffit déjà de repérer comme étant celui de n’avoir pas pu s’empêcher d’écrire.

«J’écris uniquement parce que je ne peux pas faire autrement», avoue précisément Kleist à son ami Ruhl. Et c’est donc sur cette nécessité que je ferai porter ma recherche, non sans la référer à mon hypothèse que ce type d’écriture tient lieu à ce sujet de praticable dans lequel sa parole pourra se faire entendre d’un psychanalyste à venir.…

J. Nassif

Un auteur en attente de la psychanalyse : Heinrich von Kleist Projet d’enseignement de J. Nassif au Collège International de Philosophie
« En attente de la psychanalyse » est une notion que j’ai déjà lancée dans un livre collectif sur J. Verne à paraître prochainement chez Minard. Cette notion permet à mon sens de contourner deux écueils : celui de la psycho-biographie plus ou moins inspirée de la clinique psychanalytique, tout comme celui d’une herméneutique du « texte qui rêve » auquel la grille psychanalytique viendrait apporter l’interprétation la plus conséquente. Il faut justement souligner que cette notion permet tout aussi bien de rendre inopérante la distinction traditionnelle entre l’œuvre écrite et la vie de celui qui la signe, qu’elle soit rêvée et retranscrite ou retracée par des tiers. On l’aura deviné, l’être en attente concerne évidemment un sujet, qu’il serait certes risible de considérer comme le « précurseur » d’une discipline non encore venue au jour, mais qu’il faut reconnaître, dans l’après-coup de sa fondation, comme le demandeur d’une lecture dont la possibilité se révèle à nos yeux comme appelée en creux dans son texte, bien qu’encore absente effectivement à son époque.

1re séance : Octobre 1994 Jacques Nassif
Kleist a à nous apprendre ce qu’est, ce que sera la psychanalyse. Je ne peux pas supposer trop de choses connues : ni le contexte dans lequel ma démarche peut se situer, ni même finalement qui est Kleist, et comment il s’inscrit dans l’histoire de la pensée et des lettres. Ma tâche n’est pas simple ce soir puisque je suis pris dans un cercle que je vais essayer néanmoins de rompre petit à petit. Que Kleist m’en excuse, mais il faut d’abord que je m’explique sur mon titre, et sur ma méthode, sur ce concept : « en attente de ».

Deuxième séance : 25 novembre 1994
Je vais d’abord me replonger dans des considérations qui ressortissent du domaine de ce que j’ai appelé le « praticable épistolaire ». Par cette expression, j’ai voulu indiquer que Kleist s’est servi de cette correspondance pour pétrir la pâte de ses idées, de telle sorte que ces lettres sont moins des traces gardées que des tentatives souvent abouties d’explorer tel ou tel chemin du labyrinthe de sa vie. Je pars donc du principe qu’il a eu besoin de toutes ces lettres, qui nous sont parvenues, pour devenir ce qu’il a été.

3e séance: 16 décembre 1994
Aujourd’hui, je vais tenter de développer une autre thèse concernant toujours la croyance, et qui est que le sujet s’y raccroche malgré tous les inconvénients qu’elle entraîne, dans la mesure où elle est ce qui permet de combler le fossé entre les consciences, fossé qui contraint le sujet, du fait de l’impossibilité du dialogue, à croire au départ que l’autre est l’agresseur ou le sauveur, puis à croire que l’autre a compris ou n’a pas compris cette anticipation, laquelle est toujours indispensable dans la mesure où l’autre est aussi opaque que le langage qui lui sert de voile. La croyance finit ainsi par remodeler la réalité elle-même, allant jusqu’à user du cadre du droit pour prédéterminer le fait.

4e séance : Le 20 janvier 1995 Sur et autour de Michael Kohlhaas
A partir de ma lecture de La famille Schroffenstein de Kleist, je vous ai proposé: 1) Un redéploiement de la structure de l’Œdipe dans le temps, faisant remarquer que le crime de Laïos antécède celui d’Œdipe. 2) Je vous ai proposé, et cela depuis pas mal de temps, une nouvelle conception du clivage qui ne divise pas uniquement le sujet comme sachant, mais qui fait de la croyance, et de sa non inscription dans l’inconscient, suivant l’axiome freudien, le fer de lance du clivage. Le déni antécède par là même le refoulement. La lecture de Kleist me contraint à ce réaménagement de la métapsychologie freudienne. Si on applique le prisme ainsi redéfini sur la structure de cet Œdipe redéployé, on obtient un résultat complexe. Il y a d’un côté la croyance de l’enfant en la capacité qu’a l’adulte de le supprimer, laquelle antécède, chez lui en tout cas, l’éclosion d’un désir sexué, avec pour conséquence, la castration et l’entrée dans cette structure qu’est l’Œdipe.

5e séance : 25 Mars 1995
Je reprends donc la question sur laquelle je vous avais laissés à la fin de la dernière séance: Pourquoi est-ce un fou et non un sage qui détient ce savoir sur le roi? Je vais vous montrer comment Kleist a tenté d’y répondre, puisque Amphitryon, j’en forme l’hypothèse, est une pièce manifestement inspirée par cette question. Elle découle de deux sources: – De l’intérêt renouvelé pour la mythologie et pour la source grecque (je vous rappelle que Kleist était un familier de Wieland et que Hölderlin avait déjà à cette époque réécrit certaines tragédies grecques). – J’essayerai en deuxième lieu de montrer à quel point l’événement de la mort du Roi ne laissait pas Kleist indifférent. Et nous pourrons justement constater qu’il apporte des enrichissements à l’Amphitryon de Molière, alors qu’il écrit modestement en sous-titre: «Une comédie d’après Molière». En fait, ce n’est pas copie conforme, ni une simple traduction. Sa pièce comporte des ajouts tout à fait décisifs, au moins en ce qui concerne la femme, qui n’est pas chez Kleist ce qu’elle est dans Molière.

Sixième séance : 19 mai 1995
Je pense tout de même vous avoir suffisamment convaincus de ce que ce parcours par quelques-uns des textes de Kleist nous a conduits au cœur de la folie humaine. Or cette folie se concrétise dans toutes sortes de réalités, mais surtout dans le fait que – et c’est ce qui est intéressant dans Kleist, parce que plus saillant – cette folie se niche toujours dans des relations de couple: qu’il s’agisse du couple parent-enfant, comme nous avons vu que c’était le cas dans: La famille Schroffenstein, qu’il s’agisse du couple Roi-sujet, puisque j’ai longtemps étudié le texte de: Michaël Kohlhaas ou, pour finir, qu’il s’agisse du couple au sens le plus obvie, puisque la plupart du temps on désigne par «couple» ces partenaires que peuvent être un homme et une femme.